...Dès notre retour à Pékin, Alain se montra très entreprenant. Il multiplia toutes sortes d'initiatives pour retrouver son grand amour. Et comme l'expérience montre bien qu'on sort difficilement indemne d'une grave crise comme celle que nos deux amoureux traversaient, la relation entre Alain et Xiao Yu se dégrada considérablement.
La nuit, dans les longues avenues pékinoises, nos balades étaient devenues des moments de réflexion. Partant de Zhongguaxun, on marchait le long de la Haidian qu pour aboutir sur la fameuse Xueyuan Lu. Ce fameux périmètre était devenu notre milieu naturel.
Lors d'une de ces balades nocturnes, on fit la rencontre de Liu. Ce garçon allait jouer un rôle déterminant dans ta vie. Assis au bord de la chaussée à cette heure très avancée de la nuit et sous la seule réverbération d'une lumière lointaine, Lui toi et moi causions. Tu lui racontas toute ton histoire. Il en était très affecté le bon Liu et offrit de jouer les médiateurs.
Entre temps, le comportement de ta dulcinée avait bien changé. Relayant parfaitement les invectives de son père, elle ne manquait plus une occasion de te faire comprendre qu'il n'était pas normal qu'un africain épouse une chinoise. Affalé sur ton lit, tu étais là, la mine grave et ne sachant plus que faire. Et puis un autre jour, Xiao Yu revenait , le discours moins narquois, le visage attendri, la peau sensible à chacune de tes caresses, les yeux arborant cette mine unique typique d'une femme qui ne veut qu'on la fasse trop attendre. Elle était là parce qu'elle te désirait Alain. Après son départ, le souvenir de ces ébats t'ébranlait encore plus. Que voulait-elle au juste ?
A cette question, Xiao Yu répondit un jour les yeux pleins de larmes qu'elle ne savait pas. Elle disait subir la pression de sa société qui refusait de la laisser vivre son amour comme elle le souhaite. Elle était victime de commérages parce qu'elle osait sortir avec toi Alain. Cette réalité, toi et moi en sommes conscients. Xiao Yu mérite bien de l'indulgence. Elle ne savait vraiment pas où mettre la tête...
Liu faisait maintenant partie du décor. Il nous rendait visite quotidiennement. Je me souviens de ce premier jour où il a rencontré Xiao Yu. IL n'en revenait pas. Il nous dit tout simplement "cette fille est très belle. Pour un chinois ordinaire comme moi, je n'ai aucune chance". Mais fidèle à l'image d'intégrité qu'il avait su imprimer dans nos c½urs, Liu réussit à convaincre Xiao Yu que le monde avait changé. La Chine, disait-il, avait le privilège d'être dorénavant ouverte sur le monde. IL ne fallait certes pas tout copier bêtement, tout accepter mais il était nécessaire de se libérer de certaines pesanteurs qui anéantissent tout espoir de briser les tabous enfouis dans l'inconscient de tout chinois. Liu continuait en disant qu'il était urgent que chaque chinois s'assume pleinement sans se soucier de l'entourage.
Quel orateur ce Liu ! Grâce à lui, Alain allait peut-être réussir à reconquérir la femme qu'il aimait. Ses visites étaient redevenues fréquentes. Les deux amoureux avaient recommencé à explorer le clair de lune et à profiter du scintillement des étoiles pour se livrer à quelque activité "interdite". Les arbustes de ce parc qu'ils visitaient nuitamment plusieurs fois par semaines redevinrent tout flamboyants, contents de ces retrouvailles...
Ces histoires, il faut les avoir vécues de près pour comprendre. Je ne m'étais jamais imaginé que cette peau sombre que je porte pouvait autant irriter autrui. Pourquoi cette haine doublée de mépris? Je me sens pousser la tentation de dire comme Jacques Chevrier " l'angoisse d'être nègre débouche sur un problème qui nous concerne tous, l'angoisse d'être homme". Oui, le problème relatif à notre peau est une question universelle et il nous incombe la responsabilité de lui trouver des solutions. C'est un défi grandiose d'où la nécessité de parler ici comme Franz Fanon " chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, l'accomplir ou la trahir".
Tu avais décidé d'accomplir la tienne Alain. Ne pas céder à ces parents bornés est déjà la preuve que tu voulais contribuer à l'éradication de ce mal qu'on appelle racisme. Je te félicite pour ce courage. Tu avais gagné la première partie de la bataille, la plus importante peut-être, Xiao Yu étant dorénavant prête à faire face à ses parents. Elle voulait devenir ta femme contre vents et marées.
...Face à la détermination sans concession de Xiao Yu, monsieur Zhang et sa femme durent céder. La célébration du mariage eut lieu quelques mois plus tard. Une vingtaine de personnes assistaient à cette cérémonie riche en émotions. Monsieur Zhang faisait bonne figure malgré les rides de plus en plus parsemées sur son visage. Cet homme maudissait certainement le gouvernement chinois qui avait eu la mauvaise idée de donner des bourses aux africains. Dans son regard, on sentait un homme atteint, blessé et surtout prêt à prendre sa revanche si jamais l'occasion se présentait.
Xiao Jia la mère de Xiao Yu était plus décontractée. Elle manifestait une joie sincère pour sa fille. De temps à autre, quand elle laissait trop éclater son émotion soit par un rire éclatant ou par une exclamation, monsieur Zhang lui jetait un regard mauvais. L'homme avait la rancune tenace. L'inimaginable se produisait sous ses yeux. Alain venait d'embrasser goulûment la mariée sous les ovations de la foule qui visiblement avait grandi. Quelques curieux s'étaient joints à la partie et le vacarme grandissait.
La sobriété de cette cérémonie me fit penser à ce genre d'événement en Afrique. Là-bas, loin là-bas, perdu quelque part à proximité de l'équateur, le Cameroun avait l'art de savoir imprimer une dimension noble à ces festivités. Une multitude de femmes et d'hommes s'y mobilisent habituellement pour donner à la célébration du mariage une empreinte indélébile. Quelques mélomanes inspirés entonnent alors des sonorités de circonstance et toute la foule en liesse répond par des pas de danse sur mesure. Les enfants, nombreux en ces circonstances, font entendre leur voix candide en reprenant à l'unisson les refrains des chansons. Même les coqs et les chiens, à travers leur cocorico et leurs aboiements incessants, accompagnent ces rythmiques et leur donnent un caractère solennel. Le ciel, dans un élan sympathique doublé de bénédiction, distille ses fibres lumineuses les plus étincelantes. Et quand vient le crépuscule, les rayons solaires cèdent peu à peu le pas aux transformations vespérale. Toute la nuit, la fête suit son cours on dirait que les ténèbres amplifient l'ardeur des fêtards. Il faut attendre les premiers caquètements des poules relayés par le miaulement des chats et les plaintes des autres animaux de la basse-cour pour la fête diminue en ampleur. L'aube pointe déjà à l'horizon...
Ici en Chine cependant, dans ce pays étranger, le mariage de mon ami était assimilable à un non évènement. On a mangé. On a bu. On a causé. Et c'était fini! La chose était consommée, Alain avait bel et bien épousé Xiao Yu !
...Gil, je me souviens encore de ce jour cauchemardesque. Tu avais disparu. Des jours durant, la communauté estudiantine africaine n'a pas ménagé ses efforts pour te retrouver. Nous avons sondé tout le monde. Nous avons scruté tous les endroits habituels. Nous avons même fini par avertir la police car ton absence commençait à devenir très inquiétante. Et puis un jour, on te retrouva. En disparaissant, tu étais bien debout, mais là, ton souffle de vie s'en était allé. Tu étais mort. Affalé dans un ravin au beau milieu de nulle part, ton visage tuméfié et tes yeux apeurés étaient la preuve irréfutable des souffrances atroces quelqu'un de mal intentionné t'avait fait subir. Gil, comment oublier ce sérieux et ce calme qui te caractérisaient ?
Tu étais arrivé en Chine deux ans après moi. Originaire du Burundi, tu avais rapidement réussi à t'intégrer dans la communauté africaine. La difficulté des études et le caractère parfois hostile de nos hôtes t'ont rendu encore plus taciturne. Tu ne sortais plus. Tu passais ton temps à essayer de percer les mystères de la langue chinoise. Bon Dieu, qu'est-ce que tu étais brillant ! Les caractères chinois n'avaient plus aucun secret pour toi. Tu avais réussi à les apprivoiser au prix d'efforts surhumains.
Plusieurs fois nous avons essayé de te convaincre de ne pas te tuer au labeur. Avec ce sourire dont tu avais le secret, tu hochais la tête en signe d'approbation. Malheureusement, dès le lendemain, tu recommençais à te priver de tout pour travailler tes leçons.
Quand il était temps pour toi de commencer tes études de médecine après l'année de langue, tu devins encore plus renfermé. On ne te voyait plus au stade tous les samedi comme c'était jadis le cas. Tu ne venais plus supporter et encourager ton équipe de coeur : l'équipe africaine.
Tu n'avais qu'un seul objectif à présent, combler les quelques lacunes de langue qui t'empêchaient encore de bien maitriser tes nouvelles études. Au bout d'un an, tu avais encore fait l'inimaginable. Tu lisais dorénavant les livres de médecine avec cette quiétude déconcertante. Tu impressionnais même tes camarades chinois qui voyaient en toi la personnification même de l'engagement, de l'effort et surtout de l'oubli de soi. Tu vivais pour tes études et avec le recul, je te comprends.
Là-bas au Burundi, tu avais laisse ta famille dans une situation chaotique. Malmené par la guerre, ton pays n'offrait pas grand-chose à ceux des tiens qui y vivaient. Tu étais le seul à avoir réussi cet exploit, aller parfaire ses connaissances dans un pays étranger. Tous comptaient maintenant sur toi. Tu me disais souvent que chaque fois que tu prenais tes livres pour les décortiquer, tu pensais à ta mère, à ton père et à tes frères et s½urs. Pour eux, tu avais décidé de réussir afin de leur permettre d'aspirer à une vie meilleure. Tu avais décidé de te sacrifier pour que leur vie puisse un jour changer.
Cette responsabilité Gil, nous sommes nombreux à devoir l'assumer. Mais était-il vraiment nécessaire de vivre comme tu le faisais ? Etait-il vraiment bien malin de te sacrifier ainsi ?
Un jour, tu commenças à ne plus saluer personne. On s'en inquiéta. Le lendemain, tu devins agressif, toi pourtant si posé et calme. Un autre jour tu te mis à délirer, professant des paroles inaudibles. Et puis tu disparus. On vint s'enquérir auprès de ton compagnon de chambre, lui aussi Burundais comme toi. Il avait déjà pris la peine d'appeler tes parents au pays et de les informer. Nos recherches restèrent sans suite jusqu'au jour de la découverte macabre : tu étais mort assassiné.
Brave soldat, nous étions, comme disait Antoine de St Exupery, «équipiers d'un même navire ». Ensemble, nous voulions contribuer au développement de cette Afrique qui souffre. Tu recherchais la perfection dans tes études pour pouvoir un jour aider les tiens. Mais hélas ! Pour parler comme François Soudan, nous gardons de toi « l'image d'un baobab que les bûcherons de la mort ont voulu abattre ».
D'autres équipiers ont connu des destins tout aussi tristes mais ne sont pas morts. Leur histoire mérite aussi d'être relatée pour que personne - dans ce long voyage à la quête d'une promesse de vie aux antipodes de la misère du continent noir - ne soit oublié. Oui les sieurs Tchouma, Dahirou, Lazaro, pour vous j'ai décidé de témoigner.
...Amateur de football, j'avais entrepris d'intégrer l'équipe africaine des mon arrivée en Chine. C'était une équipe bien structurée, pourvue de nombreux joueurs de talents et bénéficiant de l'appui financier de nombreuses ambassades africaines. Nous jouions à un niveau à peu près égal à la troisième division chinoise. Plusieurs équipes participaient à ce championnat dont de nombreuses équipes chinoises mais aussi d'autres équipes étrangères. Les matchs se déroulaient généralement le samedi sauf exception dû par exemple aux conditions météorologiques.
C'est dans cette équipe que j'ai rencontré Tchouma qui avait un rôle déterminant au sein de la défense de l'équipe africaine. Evoluant comme gardien de but, Tchouma et moi étions appelés à beaucoup collaborer étant donné que nous étions les derniers remparts de notre équipe.
Originaire de Zambie, il était en troisième année de médecine quand je suis arrive en Chine. Il lui restait deux ans d'études pour décrocher son diplôme et rentrer en Zambie apporter sa contribution dans le développement de son pays.
Tchouma était très réfléchi et intègre. On ne le voyait jamais dans les soirées mondaines, occupé qu'il était à réviser ses leçons. Les quelques heures de loisirs qu'il s'offrait étaient les entraînements de football les jeudi et les matchs de football traditionnels tous les samedi.
Ceux qui lui étaient très proches racontaient qu'il avait une autre passion. Elle se nommait Abigail, une jeune fille namibienne qui étudiait les Relations Internationales. Tchouma lui faisait une cour assidue mais la fille lui opposait une résistance douce mais ferme. Elle ne le rejetait pas mais elle voulait aller doucement, prendre son temps et surtout s'assurer qu'il était vraiment le bon choix.
Quand il avait passé la journée à essayer de décortiquer quelques passages complexes dans ses livres de médecine, il s'en aller le soir venu retrouver Abigail avec qui il échangeait longuement. Ils allaient souvent au restaurant ensemble et parfois, ils se baladaient dans le campus autour du lac rafraîchissant. De ces randonnées, Tchouma devait certainement tirer le plus grand bien. A chaque fois qu'il avait rencontré abigail, il était resplendissant, son visage était rayonnant de ce sourire éclatant. Il devait beaucoup l'aimer Abigail.
C'est peut-être cette proximité platonique avec cette fille qui a réussi à te sauver Tchouma. Abigail avait remarqué que tu avais changé. Tes visites étaient devenues de véritables supplices pour elle. Tu étais vulgaire, menaçant, grossier. Tu ne prenais plus soin de ton corps. Ton menton d'habitude si bien tenu, était maintenant la demeure d'une barbe sauvage. Tu n'assistais plus aux cours et même le football, ta passion de toujours, ne t'intéressait plus.
La rumeur se propageait. Tchouma avait perdu la tête, il était devenu fou. Etait-ce vrai ? J'en ai eu la certitude ce jour ou la providence avait voulu que tu rencontres Alain en compagnie d'Abigail. Quelle colère avais-tu alors manifestée ! Vêtu d'un manteau dont-on se couvre normalement au plus froid de l'hiver, ton visage suintant était bien la preuve qu'en ce mois de juillet, quelque chose d'anormal se produisait en toi.
Il s'avança vers Alain et Abigail. La pauvre fille tremblait à la vue de cet homme devenu terrible. Il hurla des mots incompréhensibles. L'homme devenu encore plus bavard, avait maintenant entrepris de prendre la main d'Abigail. A quelques mètres de là se trouvaient deux policiers qui suivaient attentivement la scène. Ulcéré d'être repoussé, Tchouma assena une gifle violente à Abigail et voulut cravater Alain. Il eut heureusement le réflexe rapide et put éviter cet affront qui s'annonçait terrible.
L'excitation de Tchouma avait atteint son comble. Les deux policiers voulurent intervenir mais ils n'eurent pas le temps de réagir car à peine s'étaient-ils approchés que Tchouma les avait roués de coup d'une violence démentielle. Il réussit à les maîtriser et n'eut été l'intervention musclée de quelques autres policiers rapidement appelés en renfort, Tchouma aurait pu commettre l'irréparable.
La sentence était sans appel. Après un bref passage dans un hôpital psychiatrique, la décision fut prise, après consultation de l'ambassade de Zambie, de renvoyer Tchouma au pays. Il était devenu fou.
Cher équipier, ce qui t'est arrivé aurait pu nous arriver à tous. La providence a cependant voulu que tu sois celui-là qui devait subir ce destin injuste. Tu as heureusement pu retrouver toutes tes capacités dans ta Zambie natale. C'est vrai que tu pleures en pensant à tes études que tu étais sur le point d'achever mais réjouis-toi d'avoir pu guérir. D'autres, très nombreux, n'ont pas eu ta chance brave ami. Dahirou et Lazaro par exemple.
Dahiru, de tous les africains que j'ai eu l'honneur de connaître en Chine, tu étais le plus simple. Tu étais étudiant à Tianjin, petite ville située à deux heures de train de Pékin. Quand tu arrivais à Pékin pour rendre visite à tes amis, tu prenais la peine d'aller dans toute chambre où logeait un étudiant africain pour dire bonjour. C'est d'ailleurs de cette façon que je t'ai connu. Et ce jour où tu étais venu frapper à ma porte, nous avons longtemps bavardé car je me sentais encore dépaysé. J'étais là depuis ä peine six semaines. On s'était échangés nos numéros de téléphone et on s'appelait de temps a autre.
Comme la plupart des étudiants africains dans l'empire du milieu, tu étudiais la médecine. Depuis cinq ans que tu étais en Chine, tu n'étais plus rentré au Niger. Ta famille te manquait. Dahirou, cette famille là dont tu parlais constamment n'allait plus jamais te revoir comme tu étais parti. Le monde austère dans lequel on vivait et les études qui demandaient des efforts surhumains ont fini par te rendre fou.
Le plus triste dans cette tragédie, c'est que tu t'en étais plusieurs fois inquiété. Je me souviens bien de la dernière visite que tu m'avais rendue.
«Hervé, les gens disent que mon comportement a changé. On me trouve bizarre. Est-ce que tu remarques quelque chose d'anormal chez-moi ? »
Non Dahirou, ce jour là je n'avais rien remarqué et on a continué de blaguer, de rigoler comme à l'accoutumée. Et un jour on m'annonça que ton ambassade avait décidé de te renvoyer au Niger pour y subir des soins. Tu avais complètement disjoncté.
Reconnais-tu seulement ta mère ? Cette mère, tu m'en avais tellement parlée Dahirou ! Quelle tristesse de savoir que tu n'as pas pu recouvrer ta mémoire. Quelle tristesse !
La vie, pauvre Dahirou, est un long chemin périlleux. Tu n'as pu aller jusqu'au bout de tes rêves, tu n'as pu achever tes études de médecine. Mais ta gentillesse et ta disponibilité continuent de m'illuminer au quotidien.
Pour toi Dahirou j'ai décidé d'écrire, de témoigner. Mais aussi pour toi Lazaro...
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